LE MALAISE TURC
Face à la guerre du Karabagh (du 27 septembre au 9 novembre 2020), initiée par l’Azerbaïdjan contre la population arménienne, on n’a pas beaucoup entendu la voix de démocrates turcs, pour la plupart emprisonnés, censurés ou exilés. Cengiz Aktar, ancien haut fonctionnaire aux Nations-Unies, professeur invité à l’Université d’Athènes, a publié, au moment du conflit, « Le malaise turc » un pamphlet d’une centaine de pages, contre le régime d’Erdoğan, sultan républicain qui se rêve en calife. Il livre aujourd’hui une analyse sans concession de l’état actuel de son pays. 

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Propos recueillis par Jean-Claude Delacroix

– Cengiz Aktar : « La société turque est tiraillée, écartelée entre la nation, l’État, la religion, l’Occident et l’empire. C’est un corps traumatisé. ». Photo DR
Jean-Claude Delacroix : Cengiz Aktar, « le malaise turc », titre de votre livre (1), quel sens lui donnez-vous ?
Jengiz Aktar : ce mot, « malaise », concerne aussi bien la Turquie que l’Europe et même au-delà. Les voisins de la Turquie subissent ce malaise à divers degrés. Le malaise est donc réciproque. Autant la Turquie va mal, autant ses anciens alliés en Occident sont désemparés pour composer avec cette Turquie-là. Le délitement de la Turquie se traduit en Occident par un désarroi qui oscille entre incompréhension et détachement aveugle, entre apaisement et complicité, entre endiguement et appréhension de voir ce grand pays se décomposer à son tour, comme la Syrie.

Deux personnalités antagonistes, liées à ce malaise turc, hantent la scène politique : Erdoğan, le président, et Gülen, le religieux. Aurait-on pu freiner l’ascension d’Erdoğan ou contrôler l’infiltration des institutions par Gülen ?

 Il existe toute une littérature en français sur le mouvement Gülen et le phénomène Erdoğan. Ce dernier est solidement appuyé par une partie non négligeable de la population. Il parle comme eux avec un turc assez rudimentaire, fait des fautes, comme beaucoup de Turcs qui se reconnaissent en lui. Il est arrogant, va-t’en guerre, machiste, donc assez représentatif. Gülen, lui, est un homme de réseaux. Il a infiltré nombre d’institutions d’état, dont l’armée et le système judiciaire depuis des décennies. Les deux sont de purs produits de la société turque de type tribal.

Le coup d’État déjoué de 2016 a-t-il déséquilibré cette infiltration ?
 
Certainement. Après ce coup d’état « contrôlé », le régime s’est débarrassé au plus vite de la congrégation Gülen. Le problème, c’est qu’en nettoyant « les Gülenistes », il a nettoyé les institutions de tous ceux qui étaient susceptibles de s’opposer au système totalitaire que le pouvoir actuel a réussi à mettre en place. Aujourd’hui le nettoyage est complet.

Rêve perdu de démocratie musulmane

Parmi les islams, en est-il un aujourd’hui qui pourrait s’infléchir vers une forme de démocratie ?


En tant que politiste, j’observe que, parmi les pays de religion musulmane, aucun ne sort vraiment du lot. Après les soulèvements de 2011, le monde arabo-musulman est à feu et à sang, quand il n’est pas dirigé par des mains de fer comme en Égypte ou au Maroc. Mais aucun de ces pays ne possède de dynamiques propres pour se transformer seul.

Il y avait peut-être une chance, justement, avec la Turquie épaulée par l’Union européenne. Là, on tenait quelque chose, au point qu’on commençait à parler de « démocratie musulmane ». La science politique ne connaissait pas ce terme. Il aurait fait pendant à la démocratie chrétienne. La démocratie musulmane, c’est la Turquie qui la portait. Cette perspective a échoué sous les coups de l’islam politique, et des partenaires occidentaux de la Turquie. Un rendez-vous historique manqué pour la coexistence de l’islam et de l’Europe.

…et après ce rejet par l’Europe, la Turquie continue de s’enfoncer dans le malaise

C’est un fait avéré qu’on n’a pratiquement rien fait pour soutenir la candidature turque. Au contraire, on a dit que jamais la Turquie ne deviendrait membre de l’Europe. Sarkozy, en la matière, a été le croisé de la guérilla antiturque en Europe.

Et aujourd’hui on s’en frotte les mains. Or le calcul qui consistait à dissuader la Turquie était de courte vue et le résultat est là aujourd’hui : on a affaire à un pays désancré, à la dérive, qui flotte vers des eaux inconnues et dangereuses.

Les Allemands s’en frottent les mains

Qui s’en frotte les mains ?


Les Européens, à commencer par les Allemands, ravis qu’Erdoğan ait laissé tomber la candidature à l’Europe. Ils ne se soucient guère des conséquences de la destruction de l’état de droit et des institutions vitales du pays. Le 18 janvier dernier, en visite à Ankara, chez son « cher ami » et homologue Çavuşoğlu, le ministre allemand des affaires étrangères, Heiko Maas, a répondu, sans la moindre hésitation, à la question d’un journaliste  portant sur la violation des droits de l’Homme en Turquie : «  il s’agit d’une question de politique intérieure ! »
 
A terme, est-ce que ce rejet de la Turquie peut tenir ?

Non! C’est à l’heure actuelle un pays gangrené. Si on continue de le tenir à distance, de l’ignorer, il va finir, tôt ou tard, par imploser.
L’économie ne tiendra pas, elle est en chute libre. Les guerres à l’étranger sont coûteuses et intenables, même à court terme. La Turquie ne peut pas tenir une guerre de longue haleine. Elle n’a ni les moyens financiers, ni les capacités techniques pour tenir sur autant de théâtres.
Juste un exemple : toute la haute technologie qui permet aux fameux drones turcs qui font des dégâts colossaux dans les engagements militaires, est tout simplement importée.

Une économie de « hot money », un PIB qui dévisse
 Pourtant les échanges économiques avec l’Europe sont considérables !


L’économie est portée à bout de bras par de l’argent spéculatif, la « hot money », car les taux d’intérêt tournent autour de 20 pour cent actuellement en Turquie ! Le monde entier y accourt pour faire des bénéfices en dormant sur ses deux oreilles !

Ce n’est pas avec ça qu’on fait tourner une économie. Le pays est en pleine paupérisation. Le PIB par habitant, qui avait atteint son plus haut niveau en 2013, avec 12 489 $, vient de tomber à 7 715 $ en 2020 !

contrat social « à la turque »

Vous écrivez : « le nettoyage ethno-religieux est un des stigmates dissimulés de l’âme turque. Il empêche la mise en place d’un contrat social ». Comment définir un contrat social à la turque ?

Les conditions manquent. Pour arriver à un contrat social, il faudrait d’abord installer l’équivalent de la Constitution allemande. Il faudrait mettre en place un système politique avec suffisamment de contrepouvoirs et en aval une citoyenneté égale pour tous. Le soubassement politique pour y arriver fait cruellement défaut.

Mais il a fallu détruire l’Allemagne pour qu’elle accepte de se plier !

L’Allemagne, elle s’est détruite elle-même ! Il faut lire Norbert Elias (2). Après Versailles, tout ce qui s’est passé en Allemagne, ils l’ont voulu. Idem pour la Turquie. C’est pourquoi il est indispensable qu’elle fasse son mea culpa du génocide des Arméniens.

C’est aussi simple que ça, et ce n’est pas simple du tout.

Un pays dont les fondations essayent de tenir sur un crime aussi important, c’est ça qui empoisonne, qui exclut tout contrat social. Il y a très peu de Turcs qui saisissent ça.

Quelle chance y a-t-il qu’un jour ils arrivent au pouvoir ?
Zéro… à moins d’une grosse catastrophe, une décomposition de type syrien, qui ferait dire aux gens « plus jamais ça » comme en Allemagne justement, et en Europe plus généralement après la Seconde Guerre.

individu et démocratie

Quelles conditions faut-il pour installer la démocratie en Turquie ?


Il faut que la Turquie reconnaisse son passé et son présent car une majorité de la population n’est toujours pas prête à reconnaître par exemple la réalité de la question kurde.

Sans ces remises en question, elle ne pourra jamais devenir majeure. Hélas actuellement la libre parole, sans laquelle on ne peut avancer, n’existe pas en Turquie. On ne peut pas y parler de l’invasion turque en Syrie, ni du Karabakh. Sauf en répétant à la lettre ce que le régime autorise. Il n’y a pas de place pour un homme libre là-bas, encore moins pour une femme.

L’individu a-t-il sa place dans la société turque aujourd’hui ?

On en est très loin. Un siècle après la création d’une république moderne, la société n’est toujours pas composée d’individus. Ou alors très peu. On se trouve dans ce qu’Ibn Khaldun, grand penseur arabe du 14ème siècle, définissait comme l’asabiyya, c’est-à-dire le tribalisme qui reste toujours valable en Turquie. Aujourd’hui, il y a la « tribu » du raïs Erdoğan, qui s’érige contre toutes les autres et les traite de « terroristes ».



Les citoyens restent définis par leur appartenance religieuse, voire sectaire (sunnite ou alévie), ethnique ou géographique. Tandis qu’à la création de la République, en 1923, un citoyen idéal était un « Turc laïc », aujourd’hui il est obligatoirement un « Turc sunnite ». Cette conception, qui ignore tous ceux qui ne sont pas sunnites et turcs, consacre un système anti-démocratique d’exclusion. Il tient pitoyablement lieu de contrat social.

Une république moralement fragile
 
Pour vous, l’idéologie de la République turque manque cruellement de fondements, que le régime soit pro-occidental ou régi par l’islam politique.


La Turquie est un pays malheureux parce que coupé de ses racines, donc sans fondement. Une fois de plus, je parle de l’annihilation des forces vives de cette terre-là, du génocide des Arméniens, de l’expulsion des Grecs et Syriaques, des Juifs. Ces citoyens étaient les forces vives de la société ottomane sans lesquels il reste une terre aride, un désert intellectuel. C’est pourquoi j’insiste sur l’expression « perte de civilisation ».

Pire que la Shoah

Et l’Allemagne est un peu dans le même cas aujourd’hui. A cause de la deuxième guerre mondiale, éthiquement parlant, les Allemands ont
presque tout perdu et, du fait de la Shoah, n’ont pas recouvré leur rang d’avant, même s’ils ont fait leur mea culpa.

Les Turcs, c’est pire. Ils n’ont même pas fait leur mea culpa. Il ne leur reste donc pas grand’ chose pour inventer un contrat social. Ils avaient une chance fabuleuse avec la candidature à l’Union européenne…

Le malaise turc doit donc finir par éclater ?

 Certains Européens, aujourd’hui, forment ce que j’appelle un nouvel Axe, comme pendant la Seconde Guerre. Encore tirés par l’Allemagne, ils sont sept pays pro-Erdogan : la Bulgarie, l’Espagne, la Hongrie, l’Italie, Malte et la Pologne. Josep Borrell, chef de la soi-disant «diplomatie européenne », est leur homme à Bruxelles. Ces pays rêvent que la Turquie se réforme d’elle-même, alors que l’ADN du régime est structurellement anti-démocratique.

Les normes, standards, principes et valeurs européens sont antinomiques avec le fonctionnement du régime d’Ankara, tout comme le régime de Moscou. In fine, ce régime ne pourra pas survivre à ses maux fondamentaux dans la mesure où il n’existe aucun placebo comme par exemple le pétrole iranien qui a permis au régime de Téhéran de tenir quarante ans.

Votre diagnostic est donc sans appel sur le régime turc actuel?  

Il finira par s’effondrer. Les Turcs vont se retrouver avec des milliers de djihadistes coupeurs de têtes sur les bras. Et les Européens risquent de se retrouver avec des millions de réfugiés de Turquie sur les bras.

Il faut savoir que la Turquie a déjà perdu quelques 2 millions de personnes, souvent hautement qualifiées, depuis le coup d’Etat contrôlé de juillet 2016, d’après les services secrets britanniques. C’est de la fuite des cerveaux.
 
Moscou ne peut laisser faire la Turquie

 Fin septembre 2020, Erdogan ouvre un conflit de plus, encouragé, dit-on, par la Grande-Bretagne et soutenu par l’OTAN. L’armée turque, dès lors, soutient ouvertement l’Azerbaïdjan pour agresser le Karabagh, et s’ouvrir une voie vers les pétroles de Bakou. L’objectif du conflit, préparé depuis plusieurs mois, aurait par conséquent consisté à couper le flanc sud de la Russie.

Il y a une odeur de revanche évidente dans cette guerre. Elle se préparait depuis beaucoup plus longtemps. La coopération militaire entre les deux pays date de 2010. Les Turcs voulaient se positionner dans le Caucase. Ils ont encore mal calculé leur coup, incapables de comprendre que la Russie ne laissera jamais la Turquie s’installer dans le Caucase.

Alors, c’en serait fini du rêve pan-turquiste d’expansion vers l’Est ?

Un exemple : quand Turcs et supposés turcophones de l’Asie centrale se réunissent, ils ne parlent pas en turc. Le turc de ces  républiques est rudimentaire. Ils parlent le russe et les Turcs parlent anglais. Quant à la religion, ces pays viennent de la tradition communiste, ils sont souvent athéistes. Aliyev n’a, sur ce plan, aucune sympathie pour son grand copain Erdoğan, parce qu’il n’a que faire de la religion. Et en plus, il est chiite. Les autres républiques sont sunnites sur le papier, pas des républiques islamiques ! Au contraire, elles combattent l’islam politique.

La tactique azérie a consisté à conquérir le Karabagh par la force. Après l’intervention russe, on s’aperçoit que des gens vivent sur ces terres. Jusqu’à quand pourra-t-on rejeter le droit à l’autodétermination ?

Je crois que l’avenir du Haut-Karabakh tient à Moscou, et à sa présence. Cette situation va durer. Sur le papier, ça va rester terre azérie, mais les Azéris n’auront rien à y dire. On n’ira pas jusqu’à l’autodétermination, car la Russie voudra garder cette carte en main contre les Azéris le plus longtemps possible.

Pourtant, le droit de propriété et le droit des gens ne peuvent pas éternellement se contredire.

Certainement, je pense que si un jour l’Artsakh (3) est indépendant, ça va se faire davantage avec une dynamique locale, caucasienne et russe qu’avec l’appui de l’Occident.

Une société immature, un Occident coi
Vous affirmez que la Turquie est mal perçue, mal aimée. Comment résumer « le malaise turc » en une phrase-clé ?


Je résumerai en deux phrases.

La première : la société turque est tiraillée, écartelée entre la nation, l’Etat, la religion, l’Occident et l’empire. C’est un corps traumatisé.

La seconde : face aux grands problèmes que pose aujourd’hui la Turquie, l’Occident, désemparé, ne sait pas gérer. Mon essai « le malaise turc » propose une grille de lecture différente. Il remonte jusqu’à la Renaissance, lorsque l’Occident a commencé à jeter des ponts avec l’islam.

Depuis, on n’a plus vraiment composé avec l’islam ni avec la Turquie.

Or la Turquie et l’islam sont indubitablement des problèmes à part entière pour l’Occident. Il faudra finir par leur faire face avec autre chose qu’une pauvre loi circonstancielle sur le séparatisme.

Propos recueillis par Jean-Claude Delacroix

 
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140 reads | 20.04.2021
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